Molécule Brutaliste

15 Nov. / 10 Dec. 2018

Nom et type d'exposition

Molécule Brutaliste

Commissariat : Dimitri Vazemsky

Date & lieu

Du 15 Novembre au 8 Décembre 2018
Le Trampoline – place de l’Olme
Vic Le Comte (63)

Le projet

Pour faire simple: l’architecture urbaine s’émancipe lentement de la rurale. Au XIXème c’est acté. Révolution industrielle. Densité urbaine, place réduite, concentration. Évolution des matériaux. Art’s and crafts, William Morris. Premier conflit mondial, les premières grandes entreprises de déconstruction, pardon destruction. Et reconstruction.
Modernisme.
Le béton. Faire vite. Grand. Habitats collectifs. Nouveau conflit. Destruction-reconstruction. Ça sert sans doute à ça toutes ces guerres. Reconstruire. Le Havre. Le Corbusier. Perret.
Un parti pris. Béton brut + verticalité des bâtiments = brutalisme.

« Et le vent, soufflant dans le béton, soudainement… », première exposition du trampoline l’été dernier, oscillait entre l’atelier ouvert et la résidence de recherche curatoriale de dimitri vazemsky, il initiait le programme de ce nouveau lieu qu’est le Trampoline de Vic-le-Comte.

Ce prologue estival, exposition collective ( comment cohabite-t-on à plusieurs en un même lieu?) annonçait les deux suivantes.

« Et le vent, soufflant dans le béton, soudainement… » s’intéressait à la question de la forme, du contenant, le lieu que l’on habite, nous, vivant. Vents.
Un signifié se glisse dans le signifiant. Un fond se loge dans une forme. Le béton est coquille, écorce protectrice, nous abrite et nous enferme. Contenant. La forme.

Nous, nous sommes le fond mouvant. Habitants.
La forme permet l’expression du fond. Son reflet. Englobant. Nos habitats, refuges, sont nos miroirs. Reflètent nos peurs, nos besoins de protection, du propre, privé. Protégés. Enfermés.
Chacun gérant ce repli.
Repos. Ici. Sam suffit…
Parvenu.
Un temps.

 

Le fond / la forme. Le mot/ le sens.
Le béton et la chair…
La seconde exposition (UNE HISTOIRE DE) FLESH de Peggy Viallat-Langlois & Armel Julien, c/o Samuel Etienne, ramenait la chair au premier plan.
L’écorché souffre, du vent, soufflant sur sa chair mise à nue, nuées, ciels étoilés, chimères. L’écorché quête, se cherche refuge, une maison, un repli, dans la peinture, une peau, gangue fine qui le mettrait à l’abri de ce sel sur la plaie.
Doux leurres. Salt of the earth.
Ce besoin sans doute que nous avons de nous vêtir. Protéger le à-vif. Nous vêtir d’un intime figeant. Figé.
Et, un instant, le signe arrêté nous nappe d’une contenance.
Nous évite de n’être que souffle.
Impalpables.

Figer solidifie.
Et la chair, lave refroidie devient pierre, cathédrale. Protège.
Et enferme.

Toucher recouvre.

 

MOLECULE BRUTALISTE parle de ces replis. Refuges. Edifices. Spirituels ou non. Écrans? L’affirmation d’un style. De valeurs. Reflet. D’un temps, d’une époque. De l’idée du progrès.
La maison étant le miroir de ses habitants, d’un peuple, le miroir d’un progrès civilisationnel, érigé en temple quotidien, pas juste quatre murs, mais quatre murs à l’idée du bien, du meilleur, du beau, que chaque époque se fait sur le dos de la précédente.

Notre chair est fuyante, notre chair est instant. Notre chair, en ses fous battements, cherche à se rassurer dans du stable, arrêté, figé. Arrêter le mouvant. Des croyances en béton. De quoi tenir quelques moments. De quoi se faire un socle. Tenir. Encore quelque jours. Arrêter le flux, le flot, le courant, marais sous nos pieds. Ne plus être l’errant. Se poser. Croire. Fonder. Ne plus lutter au quotidien. Se poser. Se re-poser. Au même endroit. Se reposer.
Construire. Construire sur du stable. Un empire. Une démocratie. Société. Un couple.
Construire sur du stable. Ou de l’instable, sur pilotis, colonnes de bétons coulées profond, ancrés en des sables mouvants. Liquide au demeurant.
L’oeuvre accrochée au mur est stable.

Et rassure sans doute en ce sens.

 

Une maison. Deux maisons. Trois maisons. Toutes les mêmes. Sur la colline. Faites des mêmes matériaux. Et dans ces petites boites nous grandissons, devenons tous pareils.
Le fondement de l’identique, de l’identité, du conforme, formé, formulé, avec ce léger biaisé, once perverse d’idéologie: que l’identité commune se doit d’être dans l’identique.
Non.

L’identité n’existe pas, pas en tant que fond. L’identité son les drapeaux qui nous drapent. Une identité trop forte est un socle de béton coulé sur nos propres pieds.
S’ouvrir.
Ouvrir nos maisons. Nos formes.
Partager nos différences.
Devenir nos différences.
Ensemble.

 

MOLECULE BRUTALISTE parle de ça, en mon sens. Deux identités. Deux peintres aux sujets proches. Identiques architectures. Jérémy. Antony. MOLECULE BRUTALISTE interroge le regard, du peintre, sur son environnement, l’évolution de la notion de paysage, hymne anthropocène, la matière faisant écran à la vision vers le paysage, dans sa tradition picturale. Mais également la question de la représentation de l’architecture, de l’espace, des volumes. Là où ces bâtiments, eux-mêmes nés de croquis, esquisses, études, avant de devenir plans. Puis matières, sculptures, volumes. Et redevenir ici plans. Cadres. Toiles. Visions aplaties. Peintes.      

MOLECULE BRUTALISTE est aussi la tentative, curatoriale, d’exposer sous vos yeux la différence, un espace entre deux, ce lieu de frétillement, par delà le sujet même des toiles.
Les lieux communs. Le sujet de deux sujets peignant. L’architecture brutaliste, la cité radieuse de Le Corbusier, la picturalité grisée du béton tranchant sur les cieux bleus. Les lieux communs et, doucement, leurs lisières.
La floraison d’un regard, votre regard, qui, entre les deux propositions, va construire des ponts, en béton.
Ou de cordes.

Dans cet entre eux-deux, je m’y loge. Autoportrait en absence dessinée du liant. Je suis encore plein du vent, de la résistance de l’air, du réel traversé, de la descente en vélo de Pignols sur Vic-le-Comte, de mon arrivée vers la place des brocs et de la décision de prendre un raccourci par la vieille ville et ses petites rues que je ne connais que peu finalement, traverser, et sentir à un moment – arrêt – l’odeur forte de l’huile – térébenthine – l’essence d’un atelier.
Une porte ouverte sur la rue.

Les liens se font ainsi, rendant la vie plus intéressante que l’art: avec un déplacement du corps dans le monde. Et la volonté de représenter ces liens et ces dérives qui, sans doute n’en sont pas, ancrant dans l’instant plus que dans une ligne tracée droite au gouvernail. Le déplacement du corps dans le monde. Je l’aime ce monde. M’y cristallise. Dans le temps imparti. Là est la vraie écriture.

J’incarne le chemin. Tracé. Sans règles, ni lignes de conduites prédéfinies. Cette exposition est la matérialisation d’un lien, en moi construit, réalisé ici. Une théorie personnelle, baptisée le Linkism. Incarner les liens en nous. Les vivre. Nos vivres. Nourritures terrestres passant dans le sens. Beaucoup plus qu’un simple lien virtuel émanant d’un moteur de recherche, passif et imposé, posé mentalement, impalpable lien à l’origine d’aucune action, exceptée neuronale. Là dans la rencontre exposée entre Antony et Jérémy je matérialise un lien ténu, humble, posé par une espèce de jeu de la vie, de hasard, traversées, d’un détour en vélo sur un coup de tête, peut-on parler ( à posteriori oui) d’une intuition agie?
Le murmure de cette traversée que chacun de nous fait en ce monde et vice versa, le monde traversé nous traversant tout autant.

Unique odyssée d’une vie rêvant d’île sans doute.
L’autre moitié. L’exacte continuité de mon tableau.
Non.
L’autre moitié est un vide toujours à venir. Et ne peut se résoudre à l’identité, mais s’embellit de la différence posée. De nos territoires, trop avancés, nos chemins buissonniers se croisant, et le récit de nos routes partagées. Le reste est une pensée de sédentaires des prés carrés, d’ayant droits.
Parvenus.

J’expose ici ce lien, le petit interstice entre ces deux toiles du même lieu, la frontière entre deux auteurités, m’effaçant dans la gouttière. En bande-dessinée c’est le nom qu’on lui donne à cet espace entre deux cases: la gouttière. Le liquide tombant sur l’aplat, la toiture, la toile tendue, et recueilli. Ces mots. Je flotte dans l’espace intermédiaire, seules deux traces matérielles posent ma présence. La maison miroir, telle une signature. Et un rocher moussu emprunté aux Pyrénées.
Deux traces- hypomnemata- deux petites traces centrales qui posent le seuil de ma présence, avant dissipation dans l’assemblage de l’exposition, l’agencement, le dispositif, l’écriture dans l’espace, le lieu accueillant l’exposition. Acte d’écriture en lui-même. Dans l’espace. Avec pour vocabulaire, les toiles d’Antony et de Jérémy.
Et la pluie des regards s’alluvine, posant sur les toiles leurs crépitements silencieux, tambourinant sur les images tendues.

 

 

 

 

Le hasard d’un détour en vélo. Rencontre avec Antony. Peignant au couteau, un bâtiment brutaliste. Le travail d’Antony me rappelle étroitement celui de Jérémy. Liron.
En moi, le lien se fait.
Molécule.

(Jl + As)

 

Organiser la rencontre. Vases communicants. Exposer cette molécule, la liaison. La force du lien entre les deux. Choc de particules. Fission.

Une série de mails communs pour se mettre d’accord, avec Antony, Jérémy, sur le sujet. Un bâtiment brutaliste tchèque deviendra notre lieu commun. Mémorial de la paix en République Tchèque. Les jeux d’enfants, devant.
Le mode opératoire, lui, est simple: une image, choisie, déchirée en deux.
La partie gauche envoyée à Jérémy. La partie droite pour Antony.
Deux toiles. Blanches. Format commun. Une à Lyon. Une à Vic.
Les toiles allaient se charger, dans leurs ateliers respectifs, d’une manière propre. D’une matière propre. De gestes personnels. Le style de chacun à interpréter cette image source. Le liant.

Un train pris pour Lyon. Première partie récupérée. Un passage par l’atelier d’Antony, et l’oeuvre finit de sécher pendant le voyage vers Lille. Les deux toiles furent exposées en hauteur, accrochées à une paroi de plâtre, une cimaise mobile de profil. C’est peut-être un détail pour vous mais pour moi ça veut dire beaucoup. Nonobstant le fait que ça veuille dire que j’étais libre, heureux d’être là, malgré tout, j’utilisais la cimaise dans un emploi détourné.
Dissimulé dans l’entre-deux portant les toiles, j’étais la cimaise, presque invisible. Le diptyque se changeait en triptyque. Retable.

Matérialisant la gouttière entre les deux tableaux. La couture. Le lien. Le liant. Entre deux pigments. Antony & Jérémy. Ce lieu entre les choses exposées qui est l’antre du curateur, l’espace de celui qui écrit, organise, ordonne l’espace en y posant les oeuvres.
Mon manifeste.

 

C’est dans cet espace entre les deux toiles qu’une autre chose se passe, une nouvelle écriture, la présence même du commissaire d’exposition: ne pas considérer chaque toile comme un espace isolé du reste mais accéder à une pensée globale. Un hors cadre. Investir les marges. Y tenter l’écriture.
L’ensemble peint.

Les oeuvres exposés changés en signes. Mots.
L’exposition une phrase tentée.

Une phrase dans l’espace, non linéaire, ne cherchant pas la syntaxe, celle d’une chronologie ou d’une histoire, mais tentant l’habitation d’un espace. Poétiquement.
Un jeu avec le visiteur. Un flou artistique, pas de cartel, ne pas pouvoir saisir chaque toile par un titre. Rester dans le flottement de l’émotion. Dériver. D’images en images.
Tout se poursuit, continue, s’infiltre, s’immisce, construit un chemin, fait d’un regard cherchant, passant d’une toile à une autre, échafaudant réception sur ces images de bâtiments. Regard en chantier.
La séquence se pose, selon vos pas, déambulation au libre cours, une histoire se construit. Récits de paysages.
Vous, en ce paysage.

En ce cadre.

Doucement les unités composent un système. J’affine ma présence en ce système, filant lentement vers l’inframince, les nuances, comparaisons… doucement j’habite ce nouveau monde, et sens, sens poindre en moi une matière. La matière d’un rebond, sur la toile tendue. Une matière propre à moi, ou pas, partition écrite sur laquelle je danse, mon regard s’accrochant, là, mais pas là, non ça ça ne va pas, une alchimie en moi personnelle qui fait que là -oui- il se passe quelque chose, la naissance d’un sens, je sens, m’arrête devant cette toile. Un instant.

En aucun cas là pour juger, comparer, cerner, reprocher, exiler, prendre parti, parti pris, me justifier, argumenter, mais consentir à rester là, dans la gouttière.
Sentir en soi poindre la différenciation. Ne pas l’arrêter. Une pensée continue entre deux langues, deux continents. L’énergie du va-et-vient, alternatif.
Naitre autre. Et, aussi sans doute, n’être qu’autre.
Humaine condition.

 

Choisir son camp. Un édifice. Un bâtiment. Une forme. Béton.
Ou séjourner au milieu de la réflexivité.
Vent.

Là pour moi se trouvait la vibration entre ces deux territoires. Deux aplats posés.
Là se trouvait la différenciation du « paraissant comme un ».

Construire, déconstruire. Habiter. Errer. De toiles en toiles. Se promener. S’y loger.
Vagabonder. Prendre la mesure d’un territoire. Sur la toile.
Et en soi.
S’y projeter. En fictions. Récits des paysages.
Se jouer d’un je-ne-sais-quoi.
Primordial.

 

Tels deux rouges, très proches, se confondant, presque jumeaux, mais soudainement criant leur intime différence, à peine mis cote à cote.

Sentir le vermillon poindre.

 

 

Dimitri Vazemsky

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