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L’artiste parisien Psyckoze No Limit revient sur 30 ans de vie créative et de graffiti dans les catacombes de Paris à travers un livre, « Intime errance cataphile », où se mêle récit autobiographique et archives iconographiques.

Alexandre Stolypine a 14 ans lorsqu’il descend pour la première fois dans les catacombes en mai 1983. Après une nuit d’errance et de perte de repères – ses parents se faisant un sang d’encre de sa disparition – il choisit sa voix, unique à cette époque : il sera graffeur, en surface (Les Charbonniers, Les Gens Qui Font Des Trucs, La Fonderie) et, surtout, sous terre. Il explore les entrailles de Paris en taguant régulièrement sur les murs des symboles qui feront office de points de repères et lui permettront d’explorer toujours un peu plus des kilomètres de galeries souterraines dont il n’existe, alors, aucune carte accessible au quidam. Signant « ACRO » à l’origine, il se fait toyer ses premières fresques par Chtulhu, chef du secteur sud des catacombes et membre fondateur de KTA. Une « guerre des toys » que Psy interprète a posteriori comme une manière de se rencontrer. C’est en 1986, autour d’une improbable fondue savoyarde dans le Cabinet Minéralogique, que la rencontre avec Chtu se fera, de manière inattendue et houleuse. Peu de temps après, ACRO devient Psyckoze No Limit et entame un nouveau volet de sa vie « saoulaterre » basée sur la collaboration et l’intégration à des groupes de cataphiles, dont le mythique KTA. Sa signature rupestre la plus connue est ce personnage en fil de fer noir sur fond blanc semblant narguer les silhouettes de Jérôme Mesnager qu’il peindra à 156 reprises sur les murs souterrains de Paris en hommage au 156 All Starz, le collectif international de graffeurs fondé par JonOne et dont il fait partie. Pour Psy, le graffiti, dans les catacombes, est « un point de jonction entre le passé et le présent », certaines épures au fusain, vieilles de trois siècles, côtoyant les tags des générations de cataphiles des trois dernières décennies. Auberge espagnole, on trouve dans cette ville souterraine ce qu’on y amène, à la différence que le temps suspend son vol et que chacun décide de son propre rythme.

Guerre froide

Plus qu’une histoire chronologique de son œuvre souterraine, le récit traduit l’évolution philosophique de la pratique cataphile de Psyckoze en lien avec la mutation des mentalités, des pratiques et des groupes fréquentant les catacombes. Les années 2000 seront probablement les plus délétères avec la guerre totale contre les frotteurs, une « milice anti-tag » constituée de néo-cataphiles partisans de murs vierges qui nettoient les murs à la brosse de fer. Une nuit, en réaction, Psyckoze inscrit « Frotte Connard » sur les murs. Ce deviendra l’acronyme du groupe FC qui initiera un jeu nerveux à base de « j’inscris / tu effaces » qui tourne vite à la guerre totale. L’action des frotteurs est sauvage et irréfléchie, effaçant sans discernement tags contemporains et vestiges des siècles passés, inspirant cette juste réflexion de Psyckoze : « Au final, c’est qui les vandales ? Nous ou eux ? ». L’affrontement mural durera dix ans jusqu’à la destruction de la splendide mosaïque de Psyckoze, deux mois seulement après sa pose.

Tensions

La lecture de l’ouvrage est littéralement envoûtante et traduit bien la tension permanente qui règne dans ce milieu souterrain. Ainsi, au-delà du regard réflexif que pose Psyckoze sur trente années de déambulations souterraines, son questionnement dépasse la simple cataphilie : quelles traces laissons-nous et quel est leur sens ? La dimension métaphysique de l’ouvrage est alors bien réelle et son traitement particulier parce qu’il s’inscrit dans un univers de non-dits, de jalousie, de conflits larvés et permanents propres à générer toute une vie de… psychose. Chtulhu toyeur puis ami, Risbo UHT snobé puis rival des années 90 avant de devenir compagnon des Frotte Connard dans les 2000, les « coups de pression » sur les cata-touristes, Psyckoze ne cache rien. Dans son cheminement intérieur, la maturité lui ouvre les voix de la sagesse, mais on ressent un brin d’amertume face au gâchis engendré par la guerre passée.

Post-graffiti

Construisant sur les ruines et le chaos et dépassant les rancœurs, Psyckoze enterre la hache de guerre avec certains et fonde GDT, les Gardiens Du Temple, dont la mission sera alors la restauration des fresques du passé détériorées. La reproduction de la célèbre Grande Vague de Katagawa Hokusai, peinte par un membre du groupe The Rats dans la salle La Plage au début des années 80 sera le premier travail de restauration mené, en novembre 2007, attirant la sympathie et la collaboration d’autres cataphiles. Ce travail de restauration picturale l’amène aussi à pratiquer la sculpture et c’est ainsi qu’un second pan de sa pratique artistique se forge : la réalisation de bas-reliefs à même la pierre estampillée « Ville de Paris ». Initiée par hasard – une histoire de blocage de quelques heures dans la salle KCP en raison d’une intervention ratée de la police – c’est aujourd’hui l’une de ses activités principales dans les catacombes avec la réalisation de grands portraits semblables aux sculptures monumentales des temples khmers. Autre pratique, celle du light painting superbement illustré par le travail photographique de Louis-Adrien Le Blay : le personnage en fil de fer caractéristique de Psyckoze est dessiné avec une lampe à LED dans la pénombre tandis que le photographe ouvre son appareil en pose longue. En résulte, une silhouette spectrale, tag fugace qui est probablement l’une des meilleures façons de hanter symboliquement ces galeries.

L’une des originalités éditoriales de cet ouvrage est l’accès à un contenu augmenté à l’aide de tags (çà ne s’invente pas !) disséminer au fil des pages et qui permettent, via le web, de découvrir des archives photographiques, des documentaires vidéos, des plans des catacombes, etc. La lecture se fait donc en deux mouvements : en immersion dans le livre et en surface sur le web. Cet aller-retour permanent donne à l’ouvrage un pouvoir d’hypotypose puissant, le lecteur ressentant réellement le basculement entre les deux mondes contés par Psyckoze. Le travail photographique est excellent, on le doit aussi aux différents compagnons d’exploration de Psyckoze, Zul en premier lieu.

 Zone d’Autonomie Temporaire

Ce livre va bien au-delà d’une histoire personnelle de l’art urbain souterrain parisien. Il retrace la vie des catacombes, espace libertaire et apache où des fêtes grandioses, improbables et insoumises, ont résonné tout au long des années 80 et 90. Bien avant les teufeurs de la Spiral Tribe et consort, les cataphiles ont inventé le concept de TAZ, cher à Hakim Bey. Ces zones d’autonomie temporaire ont bel et bien existé sous la surface parisienne, fréquentée par des gens qui respectaient les lieux (pour preuve la subsistance des épures au fusain centenaires) tout en voulant les ancrer au présent à travers des graffitis, des sculptures, des fresques. Jusqu’aux années 2000, les cataphiles communiquaient via des tracts photocopiés, cachés dans les interstices et les recoins des catacombes. Ce support, commun aux cultures punk et free-party, est une des richesses insoupçonnées de l’univers cataphile. Du simple flyer griffonné au stylo bille à l’œuvre multicolore, existe un large éventail d’œuvres rongées par le temps dans les profondeurs calcaires ou conservées dans des collections privées (on souhaiterait d’ailleurs qu’un éditeur se penche sur ce support et en montre la splendeur et la richesse).

Ce livre est le moyen idéal de plonger dans les entrailles colorées de la Capitale. Conseillé même aux claustrophobes !

L’un des 156 personnages peints sur les murs des catacombes.

La salle GDT sous Montsouris.

Frotte Connard. Crédit : Psyckoze

La Grande Vague de Hokusai peinte par le collectif The Rats dans La Plage. Crédit : Psyckoze

La Grande Vague de Hokusai peinte par le collectif The Rats puis restaurée par Psyckoze. Crédit : Psyckoze

Sculpture d’un tag en bas-relief.

La mosaïque de Psyckoze. Six mois de travail préparatoire et détruite deux mois après sa pose.

Les prototags des catacombes.

Un tract de Psyckoze.

Le bureau de Psyckoze.

Plus d’informations :

Le livre : Psyckoze. Intime errance cataphile, h’artpon éditions, 2016, 296 p.

Le site de Psyckoze No Limit

La boutique de Psyckoze No Limit

Exposition Galerie Ligne 13 (Paris) à partir du 22 juin.

 

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