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Pionnier parmi les pionniers de l’art urbain en France, le groupe Banlieue-Banlieue participa avec d’autres, au début des années 1980, aux nombreuses manifestations qui ont construit la mouvance « graffitiste ».

Banlieue-Banlieue est né à Poissy en 1982 et réunira, autour d’une exposition séminale martelée par le rock alternatif (Les Guérilla, Marche sur l’autre, Tie break), une bande de jeunes étudiants en art, dont Alain Campos, Antonio Gallego, Anita Gallego, José Maria Gonzalez, Daniel Guyonnet.

Au son du rock alternatif

En 1982, le punk est mort depuis un lustre, mais son énergie créatrice, ses fulgurances et ses instantanés infusent encore les veines d’une jeunesse en quête d’un autre futur : Banlieue-Banlieue crée des peintures en direct, détourne des affiches et pratique, à l’instar des Frères Ripoulin (dont l’un des membres, Nina Childress, fut chanteuse de Lucrate Milk), de Speedy Graphito ou des Musulmans fumants, ce qu’on appelait alors le « terrorisme graphique ». En février 1984, après l’exposition rock et peinture « Rock à St Brock » à Saint-Brieuc – où le punk et le post-punk sont toujours à l’honneur : Les Alligators, Gogol et La Horde, Oberkampf, Marc Seberg -, le groupe évolue dans l’espace urbain en collant des fresques sur les murs ou en éditant des fanzines. A leur palmarès, des fresques réalisées live avec La Souris Déglinguée, les Fleshtones, ou la grande toile de fond de scène de la Fête de l’Huma en 1988 (avec Les Garçons Bouchers).

Figuration libre et impermanence

Signe des temps, le fluo est à l’honneur, les couleurs sont vives, la figuration libre. Esthétiquement proche de Picasso, Kandinsky, Matisse, Combas et les Nouveaux Fauves allemands, les œuvres du collectif s’affichent en plein air comme celles d’Ernest Pignon-Ernest, donnant la furtive impression que quelques musées mal fermés ont laissé échapper leurs trésors. Les collages sont éphémères, qu’importe, seule la beauté du geste prime. En décembre 1984, sollicités pour concevoir la charte graphique de la revue professionnelle Médianes, Antonio et Alain sont rejoints par Ivan Sigg et Kenji Suzuki, étudiants aux Arts-Déco. Ils multiplient alors les apparitions et les performances, participant en juin 1985 au rassemblement « Les Flamboyants », premier événement réunissant l’émergente scène graffitiste hexagonale : Speedy Graphito, Vive La Peinture, Jérôme Mesnager, Jef Aérosol… Changeant de studio en 1986, passant de 1000 à 60 m² (!), le trio Campos-Sigg-Suzuki est obligé d’adapter sa technique de création : fin des grandes fresques peintes au sol, place à la toile que l’on aborde à 2 ou 3 mains. Alain Campos philosophe sur cette révolution induite par la contraction de l’espace collectif : « la fresque est un cri, le tableau une phrase ». En 1989, de retour de New-York, le groupe composé de ses trois derniers mousquetaires se dissout dans l’acrylique, chacun continuant sa propre route.

Exhumation

Début 2017, le temps d’une exposition commémorative à Guyancourt, le collectif s’est brièvement reformé pour produire une quarantaine d’œuvres digitales, recyclant pour partie leurs productions anciennes, faites par un collectif travaillant à distance mais se coordonnant via l’email ou l’échange téléphonique. A cette occasion, un ouvrage biographique a paru, retraçant sur près de 270 pages abondamment illustrées la production pléthorique du collectif. L’approche est chronologique, rythmée par les événements auxquels le collectif a participé, chaque membre – hormis Kenji Suzuki (« qui ne parle pas ») – se remémorant l’épisode. La lecture est aisée et passionnante, notamment parce chacun exhume ses états d’âmes de l’époque, ceux qui soudent le collectif comme ceux qui le distendent. Il est rare de lire des artistes défendant un projet « utopique » (l’art gratuit, pour tous) confesser avec une grande sincérité qu’avec le temps la monétarisation de leurs œuvres devient un enjeu – de subsistance avant tout – qui tolère le sacrifice des idéaux de jeunesse. Et finit aussi à avoir la peau du collectif.

Un must-have, comme disent les Académiciens.


Fresque à Poissy, 1984

 

Fresque sur les Droits de l’Homme, Gisors, 1985

 

 
Le coup de la baguette chinoise, peinture à trois mains

 

Antonio Gallego (1er plan). Alain Campos, Ivan Sigg, Kenji Suzuki (2ème plan), Tokyo, 1986. Source : Ivan Sigg.

 

 
Marché de la poésie, Place Saint-Sulpice, Paris, juin 1987.

 

Sans titre, 120*200 cm, acrylique sur Tyvek

 

Banlieue-Banlieue, pionniers de l’art urbain, 2017, h’artpon éditions

 

Plus d’informations :

L’ouvrage Banlieue-Banlieue, h’artpon éditions

Les archives de Banlieue-Banlieue

Site d’Alain Campos

Blog d’Ivan Sigg

 

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