dans Peinture

 

Méconnue en France où elle n’a exposé qu’une seule fois, Julie Mehretu s’est pourtant imposée dans les grandes institutions de l’art contemporain (MOMA, Guggenheim, …) par ses peintures cartographiques en très grands formats de villes plus ou moins imaginaires, construites autour d’une architecture complexe, quasi calligraphique, mais toujours aérée.

 

Stratégies contre l’architecture

Les œuvres de Julie Mehretu ont toujours la même origine : la ville densément peuplée et son architecture oppressante, caractéristiques du monde urbain du 21e siècle. Artiste américaine d’origine éthiopienne, elle puise son inspiration dans les grandes mégalopoles dans lesquelles elle a toujours vécu, depuis son enfance à Addis-Abeba où elle est née en 1970, son adolescence à Dakar, puis sa vie d’artiste à Houston, New York et Berlin. Elle compose alors ses tableaux comme des cartes mentales de non-lieux en entremêlant des extraits de cartes topographiques, de plans de façades de bâtiments – qui convoquent, eux, des héritages classiques -, de dessins architecturaux, ou de plans d’urbanisme en trois dimensions. Elle utilise ainsi la tension naturelle entre les codes de l’architecture qui pensent l’espace et en marquent l’Histoire et les hommes qui construisent ces espaces et, en y vivant, les décomposent.

Farandole constructiviste

L’assimilation des préceptes constructivistes (formes géométriques, lignes) et de l’énergie futuriste (courbes, ellipses) est remarquable dans son travail qui réduit le temps et saisit l’espace sur une toile de prime abord chaotique mais où règne une sensation d’apesanteur. Ses lignes fuyantes et courbes qui recoupent les formes géométriques, les plans architecturaux évoquent autant les réseaux de communication que les orbites satellitales, les commutations urbaines que les mouvements de foule, tout un monde-toupie incontrôlable qui étourdit le spectateur dans une farandole vertigineuse. Un syncrétisme Kandinsky-Escher-Cy Twombly propulsé dans les flux incessants du monde actuel. A cette géométrie structurante s’ajoutent, dans un dialogue contrarié et inquiétant, le chaos sombre des encres noires et l’explosivité des couleurs de premier plan. L’organisation des contrastes peut donner une dimension divine à l’œuvre, la lumière centrale s’organisant en points de fuite précis comme pour The Seven Acts of Mercy inspirée par l’œuvre éponyme du Caravage.

Minutie et gigantisme

Julie Mehretu construit ses œuvres psychogéographiques par une accumulation de fines couches de peinture acrylique, souvent mate et terne, puis termine par l’ajout de trames, de matrices, de marques en utilisant des pochoirs, des marqueurs, de l’encre, du graphite ou des jets de peinture colorés. Ses dessins de base sont écartelés entre la rigueur des plans architecturaux et un trait spontané, incontrôlé, semblable aux écritures automatiques des Surréalistes. Le MOMA a acquis plusieurs de ses œuvres et, en 2005, elle fut lauréate du très bien doté Prix MacArthur ce qui lui permis une longue résidence à Berlin. S’engouffrant alors dans ses envies de gigantisme non contraint, elle a livré en 2009 une fresque murale de 24 m de longueur pour 6 m de hauteur, commandée par la banque Goldman Sachs pour son siège à Wall Street. Cela lui vaudra quelques regards de travers, et le sobriquet peu flatteur de peintre officiel du néolibéralisme. Mehretu n’en a cure, elle qui livre régulièrement des toiles qui dépassent les 20 m², invitant le spectateur à une double lecture, lointaine pour embrasser l’ensemble et s’immerger dans l’atmosphère, puis rapprochée pour en admirer les détails et comprendre les ressorts de l’œuvre. Mais sa dernière exposition, Hoodnyx, Voodoo and Stelae, à la Marian Goodman Gallery de New York, semble ouvrir un nouvel univers, entre art pariétal et graffiti. Un écartèlement temporel de plus en plus poussé : des origines de l’art mural – préhistorique – à sa forme la plus récente – le graffiti -, qui n’est pas sans résonner avec le parcours personnel de Julie Mehretu, du berceau de l’Humanité où elle est née au berceau du street-art où elle réside désormais.

Julie Mehretu par Emmet Malmstrom

 

Julie Mehretu – Mural, 2009, 6.40 m x 24.38 m

 

Julie Mehretu – The Seven Acts of Mercy, 2004, 284.5 x 630.6 cm

 

Julie Mehretu – Stadia II, 2004, 274 x 366 cm

 

Julie Mehretu – Conjured Parts (eye), 2016, 213 x 243 cm

 

Julie Mehretu – Untitled I, 2001, 152.4 x 213.4 cm

 

Julie Mehretu – Mogama Part II, 457 x 366 cm

 

Julie Mehretu, détail de Mogamma Part II

 
Plus d’informations :

Julie Mehretu est représentée par la Galerie Marian Goodman

Twitter : Julie Mehretu

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