dans BD, Esprit DIY, es-tu là ?

 

C’était il y a un peu plus de 10 ans. Dans le silence des volcans d’Auvergne, Hippolyte développait un graphisme en blanc sur noir proche de la gravure avec lequel il allait s’affirmer comme un nom à suivre de la bande dessinée francophone. 

Remettant au goût du jour la technique de la carte à gratter – utilisée également par Tardi dans un ouvrage tristement méconnu, Le Démon des Glaces (Dargaud,1974) – Hippolyte se forgea minutieusement un style avec lequel il revisitait Bram Stoker (Dracula, Glénat, Prix Bob Morane Meilleur album Foire du Livre de Bruxelles 2003 ), puis très vite esquissa des envies d’ailleurs en adaptant Stevenson dans Le Maître de Ballantrae (2 tomes, Denoël 2006 & 2007).

A la fin des années 2000, Hippolyte largue les amarres. Il traverse les océans, franchit les continents et gagne une autre terre de volcans, l’île de la Réunion. C’est à l’ombre brûlante du Piton de la Fournaise qu’il mettra désormais son esprit en fusion pour s’affranchir des frontières, à la fois géographiques, en devenant reporter graphique globe-trotter – pour la revue XXI notamment -, mais aussi disciplinaires en s’autorisant une exploration empirique des supports propices à sa narration : bande-dessinée, photographie, illustration, théâtre, musique. Hippolyte démultiplie les champs d’action et il ne se contente plus d’adapter des auteurs mythiques ayant parcouru le monde, mais il en partage désormais l’aventure humaine puisant dans sa propre expérience des sociétés percluses de conflits et d’inégalités. Vivant comme un Tintin reporter, il est philosophiquement tout le contraire du héros de Hergé. En 2012, son reportage graphique Les Enfants de Kinshasa” devient la première Bande-Dessinée Reportage sélectionnée pour le Prix Albert Londres. L’auteur apprend à se dévoiler aussi ; ainsi, avec l’Afrique de Papa (Des bulles dans l’océan, 2010), un ouvrage autobiographique constitué de notes intimes poignantes qu’il publie dans les Notes du Lundi de la revue XXI : Ne pas aspirer, ni balayer, risque d’amiante et Mon père, en paix.

Hippolyte est devenu en quelques années un auteur sans filtre, à contre-courant du monde de l’édition graphique photoshopé, se libérant du fil à la patte de la technologie digitale pour nous éblouir de sa liberté de penser et de faire.

C’est dans les vapeurs d’un rhum arrangé de la Réunion qu’il s’embarque dans le collectif Contrebande  avec d’autres flibustiers artistes et auteurs. Il profite aujourd’hui d’une résidence au nouveau port d’attache de la création sur l’île, la Cité des Arts, pour lancer la deuxième édition de Rock & BD (la première en 2016 au festival Rock à la Buse, réunissait alors 20 artistes). Dans cette nouvelle édition,  une quarantaine d’auteurs nous font fantasmer à distance en réalisant des uchronies visuelles : les histoires alternatives de concerts mythiques qui auraient eu lieu sur l’île.

C’est à croire que l’abolition de la contrainte des habituels commanditaires a laissé jaillir l’imaginaire foisonnant et l’humour débridé de ces joyeux pirates qui partagent avec nous leur trésor et font de la Réunion une île de plantation de nouvelles utopies.

 

HIPPOLYTE – L’INTERVIEW TRIPLE VRILLE

Par Anto Squizzato

 

Tes activités ont l’air d’avoir pris une dimension plus « sociale » ces dernières années : photo, carnet de voyage, médiation culturelle, expositions… Alors qu’il y a quelques années, c’est surtout ton travail d’illustrateur BD qui ressortait. Tu en avais marre de la vie de reclus devant sa planche à dessin ?

C’est un peu ça, une histoire d’envie et de hasard. La vie du dessinateur de bédé est bien souvent à imaginer et créer un monde au chaud chez lui, derrière sa table à dessin, en écoutant du jazz ou de la folk s’il est en atelier…
Moi j’ai toujours eu des envies d’ailleurs, je pense avoir été toujours sensible au monde et à ce qui s’y déroulait, de raconter le monde en m’y confrontant directement.
Mon premier reportage s’est fait par hasard, en rendant visite à mon père qui habitait au Sénégal, à Saly, un ancien village de pêcheurs devenu le plus grand centre touristique d’Afrique de l’ouest.
J’ai toujours dessiné, tenu un carnet en prenant des notes, pris des photos sans trop savoir ou cela me menait sinon à m’exercer et à considérer le monde par ces différents prismes. Pour une fois je voyais l’utilité de ces outils, j’avais là une matière intéressante pour raconter, en bande dessinée, en reportage dessiné. Depuis ce voyage et ce reportage publié dans la Revue XXI, je ne cesse de partir, de raconter, de rencontrer, de dessiner les gens et leur histoire. C’est passionnant. Et plusieurs autres reportages ont pris forme depuis, toujours pour la Revue XXI.

 

 La notion de voyage ressort dans tout ton travail. Est-ce que tu tiens un plan de route pour les prochaines années ou au contraire tout cela dépend-il des rencontres et du hasard ?

Je n’ai aucun plan de route. Je ne sais pas quand je pars si il y aura un reportage au bout. J’attends que les choses arrivent, je me rends disponible. Je voyage sans ordinateur, ni téléphone, juste avec mon carnet et mon appareil photo. Et quand on se rend disponible et qu’on se met à l’écoute, les choses arrivent inévitablement… La plus grande erreur serait d’imaginer avoir les réponses à son reportage avant de le faire, voilà pourquoi je prends mon temps, je m’autorise la possibilité de n’avoir rien à raconter, aucune obligation de le faire. Par contre quand l’histoire est là, elle devient indispensable à raconter pour moi et je m’efforce de la raconter de la manière la plus juste possible.
Rien n’est inventé. Tout n’est affaire que de réel. Et le réel est souvent plus incroyable et surprenant que ce que notre imaginaire peut inventer.

 

La musique semble aussi importante pour toi…Peux tu nous en dire plus sur Rock&BD ? Ce projet semble nourri du rapport entre le réel et la fiction… un sujet récurrent ?

La musique agit comme une respiration. Faire des reportages BD prend une énergie assez folle, car je traite souvent de sujets assez « lourds » : le néocolonialisme des blancs d’Afrique, les enfants accusés de sorcellerie à Kinshasa, les pasteurs marchands de miracle, le génocide des Tutsis du Rwanda.. c’est toujours moins dur à raconter que vivre mais il faut un minimum de légèreté et de poésie en soi pour écouter et retranscrire… donc je travaille assez souvent avec des groupes de musiques, c’est léger, ça permet de plonger dans de beaux univers et ça fait du bien.
Le projet Rock & BD est un peu né comme ça. En arrivant à La Réunion, où je vis depuis 10 ans, j’ai rencontré des pirates tarés de rock’n’roll, j’ai fait la première affiche de leur festival, le Rock à la Buse, encore confidentiel à l’époque. En dix ans le festival a pris une grosse ampleur, les pirates rockeurs ont monté leur label rock dans l’océan indien, Maudit tangue, et le festival est depuis l’an dernier invité dans un énorme espace artistique, La Cité des Arts, où se trouve un magnifique lieu d’expo, des salles de concerts, un endroit assez dingo. Ils souhaitaient que je monte une expo autour du rock, je ne me voyais pas la faire seule, alors j’ai invité des amis graphistes, illustrateurs, auteurs de BD, street-artists, à imaginer leur affiche de concert rêvé n’ayant jamais eu lieu à La Réunion ! 40 affiches sont ainsi sorties l’an dernier, complètement folles, les gens y croyaient : The Doors à Mafate, Nirvana à Saint Gilles.. on s’amusait avec le réel et le pouvoir de fantasme du rock’n roll et des concerts mythiques. On a remis le couvert cette année en montant une association, « Contrebande ».
De nouvelles affiches, un livre à paraître et pleins de dérivés… on va balader le concept un peu partout : en Afrique du Sud avec des concerts n’ayant pas eu lieu durant l’Apartheid, en Auvergne… bref, on s’amuse avec le réel et la fiction, c’est aussi une manière de rêver et de raconter le monde.

 

 


AC/DC (Guilaume Plantevin) – Alan Vega (Chez Gertrud)

 

Bonga (Hippolyte) – Kraftwerk (Freddy Fegré)

 

Bowie (Hippolyte) – Cat Power (Floe)

 

Die Antwood (Anton Kannemeyer) – Daft Punk (Guillaume Clarisse)

 

Jimi Hendrix (Sébastien Sailly) – Dan Waro & Keith Jarret (Hippolyte)

 

Alan Parson Project (Sara Quod) – Tom Waits (Chabouté)

 

Plus d’informations : 

Le site d’Hippolyte
Exposition du 11 Mars au 7 Mai
Du Lundi au Dimanche de 10h à 19h
Cité des Arts – 23 rue Léopold Rambaud
Saint-Denis – La réunion

 

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