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Il aime probablement l’odeur du caoua au petit matin. Les odeurs de soufre ajustent sûrement ses pupilles. Du magma humain que peut être une foule en mouvement, il sait extraire en un coup de diaphragme la pierre précieuse qui embellit la masse.

Lui, c’est Jean-Fabien, montreuillois d’adoption depuis presque vingt ans, et photographe émergent dont les propositions narratives contribuent à asseoir les fondements artistiques du nouveau genre qu’est la photographie mobile. Si sa pratique ne se limite plus à cet unique outil de capture, c’est à travers lui qu’il a conçu ses premières propositions iconographiques et qu’il s’est forgé une identité artistique désormais bien reconnaissable.

 

Vision thing

La captation de ce que la ville offre d’éphémère, voilà un trait de caractère fort du travail de Jean-Fabien : des affiches déchirées sur les murs, des silhouettes furtives qui se pressent le long des étals de marché, des musiciens en goguette qui transpirent. Car ses photographies sentent en premier lieu la sueur et le cambouis, le trottoir et la rouille, le béton et la chair. Une vision aux effluves de métal en fusion. Montreuil et ses 88 nationalités offrent un melting-pot de couleurs et d’ambiances urbaines fascinantes et inépuisables (Série Le démon des anges). Jean-Fabien d’abord a fait le pari d’une photographie aux couleurs retravaillées aux filtres Hipstamatic (série iPhone). Mais alors que l’usage immodéré de ces filtres sur les réseaux sociaux produit, en général, une logorrhée photographique souvent indigeste, Jean-Fabien a affûté son regard, perfectionné sa « petite cuisine » comme il la dénomme, pour pouvoir prétendre au statut de Grand chef parmi les maitres-queux de la smartphotographie. A l’affût des innovations permanentes de la sphère Internet, Jean-Fabien est aussi un militant des nouvelles formes de narration, du transmédia : participant depuis les premières heures de la plate-forme de blogging Medium, il y publie sur son espace la rubrique Shoot & Talk, devenue très vite une des vitrines officielles du site. Là, il propose une discussion photographique, un « portrait parlé » avec un invité issu du monde des arts, des media ou de l’innovation.

 

Smart Phone Blues

Animateur culturel important de la scène nantaise des années 1990, il sut imposer à Jean Blaise l’événement Exhibition / exposition, consacré au designer Vaughan Oliver / V23, pilier de l’esthétique du mythique label post-punk anglais 4AD. Il fut ensuite l’une des chevilles ouvrières des Allumées, de Cargo 92 et de la montée en puissance de la politique culturelle audacieuse « à la nantaise » programmant, par exemple, Daft Punk à l’Olympic en 1995. Pourtant, son travail actuel ne cultive aucune nostalgie et c’est probablement là que réside sa plus grande force.

« À quoi bon ressusciter les 80’s, pleurer Actuel, traverser les nuits fauves sous speedball. Je pense un instant à Pacadis et j’imagine sa gueule en découvrant le prêt à liker des posts de Konbini. Vincent Cassel vendu comme une icône transgressive parce qu’il vient se faire poser des tresses de white chez les Afros de la rue Myrha en parlant comme un dealer de Saint-Ouen. Sans déconner qui peut encore croire à ça. On est des gueules cassées, on assume d’être à la marge de ce nouveau millénaire qui fête les 40 ans du Punk sur Arte pendant que les interdits pleuvent de toutes parts. »

 

Extrait de Shoot & Talk Tritam Dequatremare

Pas de nostalgie, mais une fidélité à ses racines rock quand même puisqu’il documente avec l’œil d’un Olivier Marchal la vie d’artiste de Johnny Montreuil dont il a réalisé les visuels des pochettes des deux derniers disques. Ses séries ont certes les couleurs du temps passé, une facture vintage, mais, ancrées dans le présent et le quotidien (Good morning Montreuil), elles relèvent davantage de la citation – du transit analogique dirait Jean Ricardou – que du spleen. Sa série Portraits Chinois trahit un autre trait de la personnalité du photographe : son appétence pour la rencontre fortuite, un certain abandon au hasard de la rencontre. Les sujets sont ici des anonymes, des inconnus qui peuplent les salles de concert et font vivre, par leur seule présence, la scène artistique émergente. Jean-Fabien s’est posé dans le fumoir et, là, il a capturé de près ses gueules hors-du temps, des visages burinés mais rayonnants, des regards pétillants et profonds.

Autre signe de ce talent singulier, son premier ouvrage, Good morning Montreuil,  paru aux Editions de Juillet, fut épuisé en quelques semaines.

 

 

Jean-Fabien, autoportrait

 

Jean-Fabien – l’interview Triple Vrille

Par Seitoung

 

Tu es venu tardivement à la photographie,
quel a été l’élément déclencheur ?

Il y en eut plusieurs : mon côté geek et amateur de nouvelles techno, ma passion pour les media et l’arrivée des grands réseaux sociaux de l’après MySpace, enfin ma curiosité personnelle qui m’a toujours incité à trouver de nouveaux moyens d’expression. Ce sont ces trois éléments réunis qui m’ont porté jusqu’à cette pratique constante de la photographie.

 

Tu fais partie d’une génération de photographes qui ne sont pas passés par l’« école argentique », voire même qui privilégient un appareil dont la fonction première n’est pas la photographie (smartphone), pourquoi ce choix d’une approche purement numérique de la photographie ?

Le numérique a ouvert les champs des possibles pour le grand public en horizontalisant totalement le rapport pro/am. En l’espace de quelques années de nouveaux outils de création relativement peu onéreux et intuitifs ont permis à des générations entières de musiciens, de journalistes, de vidéastes et de photographes amateurs de se frotter à une pratique autodidacte. Cela m’a paru naturel et économiquement viable. Le numérique m’a permis de prendre le temps, de commettre des erreurs, de pouvoir apprendre à mon rythme et de m’améliorer. L’argentique représente surtout un problème d’investissement économique, plus que de savoir-faire à proprement parler. Mon approche de la photographie n’est finalement pas très différente de celle d’un photographe argentique, que ce soit pour la prise de vue comme pour la façon dont j’appréhende l’editing.

 

Tes œuvres ont une humeur métallique immédiatement reconnaissable, as-tu as mis au point une recette personnelle pour « cuisiner » tes photos ?

Oui, j’ai effectivement une recette qui est le résultat d’un accident. Outre le smartphone j’utilise exclusivement une gamme d’appareils et d’objectifs (de chez Fujifilm, pour ne pas nommer la marque ) dont les formats RAW ont longtemps posé un problème d’interprétation par les grands logiciels d’editing de type Lightroom. C’est en essayant de contourner ce problème que j’ai trouvé cette “signature” très particulière.

 

Le Démon des Anges – Johnny Montreuil

 

Le Démon des Anges – Johnny Montreuil

 

Portraits chinois

 

Portraits chinois

 

Good morning Montreuil

 

 iPhone

 

 iPhone

 

iPhone

Plus d’informations :

https://www.facebook.com/jfabpix

https://www.instagram.com/shootandtalk

www.medium.com/@jeanfabien

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