dans Esprit DIY, es-tu là ?, Fanzine

 

L’Antagonist Art Movement est apparu dans la ville de New York au cours de l’année 2000.

Le but initial de ses fondateurs fut de créer de nouveaux espaces de travail et d’exposition pour des artistes, au sein des espaces de vie du public, c’est-à-dire dans des lieux où se retrouvent les gens et non dans des galeries de renom qui sont in fine des lieux de ségrégation et d’exclusion. Les expositions ou les performances prennent alors place dans des bars, des friches, voire des autobus. Le cœur de la démarche artistique est d’abord de refuser de jouer le jeu du marché de l’art contemporain en brisant ses codes et en inventant de nouveaux. Un mouvement alternatif proche des premiers idéaux punks donc, avec une volonté anti-commerciale manifeste face à la mondialisation et au tournant néolibéral qui marque l’art contemporain dans les dernières décennies du siècle passé. Rien de bien neuf en apparence, si ce n’est que l’AAM regroupe des artistes dans un sens très large : du peintre plasticien au réalisateur de documentaire, de l’écrivain au photographe, du tatoueur au… catcheur. Les activités de l’AAM sont polymorphes : expositions éphémères (1 soirée seulement), films documentaires, ligne de vêtement, nuits de l’écriture, performances. Entre DIY punk, nihilisme dada et recyclage du pop art, l’AAM ne semble pas avoir d’unité esthétique forte hormis l’art de la provocation – d’où l’appellation d’antagoniste pour désigner un artiste adhérant au mouvement – cher aux Situationnistes.

Dès son apparition, l’AAM s’est appuyé sur le web pour mettre en place un réseau de curateurs internationaux permettant de faire circuler les œuvres ou les artistes très rapidement. Depuis 2000, près de 3500 artistes ont ainsi collaboré avec l’Antagonist Movement. L’écosystème artistique de l’AAM repose sur la collaboration, l’entraide et non l’ascension financière d’artistes adoubés par le marché via quelques curateurs reconnus. D’ailleurs, les membres du mouvement, les Antagonistes, sont ceux qui veulent mettre leur créativité au profit de la lutte contre le « cours normal des choses », c’est-à-dire la marchandisation extrême des œuvres. Si lutter contre l’ordre naturel est un crime, alors les antagonistes sont des criminels de l’art. Le refus du marché n’est pas absolu car les artistes peuvent commercialiser leurs œuvres, mais leur créativité ne doit pas s’exprimer avec le but premier de gagner de l’argent. La vente d’une œuvre doit rester une conséquence de la création et non sa motivation. D’où le slogan paradoxal en apparence : « Pour un profit non-lucratif ! ».

Ethan Minsker

 

Tête pensante du mouvement, Ethan Minsker (né en 1969) est un écrivain (Rich Boy Cries for Momma), réalisateur (The Doll of Lisbon), et éditeur de fanzines (East Coast Exchange et Psycho Moto Zine) originaire de Washington DC. Fils de deux ténors du barreau (son père était un des avocats de Richard Nixon et sa mère la présidente de l’Association des femmes avocates), il a grandi dans un milieu très bourgeois. Mais des problèmes de précocité et de dyslexie l’empêchèrent de suivre correctement l’école et il fut très vite marginalisé par ses camarades qui le traitait d’attardé ou d’idiot. A onze ans, il trouva dans le mouvement punk un univers de tolérance et d’acceptation pour ceux qui, comme lui, ne sont pas « normaux ». Il traverse alors son adolescence au son du hardcore des Bad Brains et des guerres de gangs de DC. En 1989, il part à New York suivre des études d’art et comprend que la violence et les meurtres qui rythment la vie de la scène underground de la capitale américaine ne sont pas la « norme ». Il fréquente moins les concerts et constate avec dépit l’uniformisation de la scène avec ses dress codes, ses codes de conduite stricts, etc. C’est ce qui le motive à créer son propre mouvement artistique, le Mouvement pour l’Art Antagoniste.

De nombreux projets sont collectifs et basés sur la déclinaison de matériaux bon marché. Le papier mâché est un support fréquent. Fin 2016, Ethan a confectionné pour le projet #GhostGun 372 pistolets en papier mâché représentant chacun l’une des tueries de masse perpétrées sur le sol étasunien en 2015. Ces pistolets furent suspendus au plafond le long de fils de pêche et virevoltaient dans tous les sens à la moindre brise, symbolisant la nature fortement aléatoire de ces événements qui peuvent survenir n’importe quand et n’importe où. Les visiteurs étaient invités à prendre des selfies sous ce mémorial éphémère constitués d’« armes fantômes », le terme technique utilisé pour désigner les armes intraçables car construites à l’étranger et importées illégalement. A l’issue de cette exposition, un numéro spécial de Psycho Moto Zine a été publié.

En 2010, le projet The Dolls of Lisbon avait mobilisé plusieurs dizaines d’artistes à travers le monde. Pendant près d’un an, Ethan a fabriqué 100 poupées en toile, au design inspiré par les poupées de chiffon des Zapatistes, et les envoya à d’autres artistes qui se chargeaient de les customiser, les démembrer, les recycler à leur sauce. L’essence du projet reposait sur une forte volonté de collaboration, de débrouille, de bricolage dans la pure tradition de l’ethos punk DIY mais avec en filigrane l’espoir « antagoniste » que le développement personnel passerait par l’action collective. Le point culminant du projet fut une résidence de 10 jours à Lisbonne qui permirent de finaliser le projet artistique avec les homologues portugais, d’ouvrir une galerie éphémère et d’y pratiquer exposition, sérigraphie et performances multiples. Un film retrace ce périple transatlantique.

Il y a dans ce mouvement précaire mais durable une admirable résilience face à la machine à broyer capitaliste. Certes, dans le détail, le dénuement essaime des imperfections disgracieuses, mais c’est avec le pas de côté que l’on saisit mieux la beauté du geste artistique en façonnage permanent.

 

Ethan Minsker – l’interview Triple Vrille

Par Seitoung

 

Ethan, est-ce que la création du Mouvement pour l’Art Antagoniste a changé votre propre pratique artistique ?

Le Mouvement pour l’Art Antagoniste est comme une école où chacun est à la fois élève et enseignant. J’y ai appris qu’il y avait de la force dans la pluralité, que l’on pouvait œuvrer en dehors du circuit commercial. Cela m’a apporté des connexions et des opportunités que je n’aurai jamais eues seul.

 

Peut-on dire qu’avec le MAA votre pratique a glissé d’une attitude do-it-yourself vers un comportement davantage do-it-together ?

Oui. C’est toujours mieux de travailler avec autrui quand on le peut. J’ai besoin d’un feedback pour rendre mon travail plus percutant et la plupart de nos actions sont de ce fait collaboratives.

 

Quels sont les prochains projets du MAA ?

Nous sommes en train de cibler de nouveaux lieux pour nos nouveaux projets artistiques à l’étranger. Des villes en Asie comme Bangkok, par exemple. Ce sont des projets que l’on construit avec des collectifs d’artistes et des espaces locaux. Ensemble, on ébauche des projets qui fonctionnent localement et internationalement. Le prochain événement durera au moins deux semaines et proposera des expositions, des projections de films et des ateliers pour les jeunes défavorisés. Lorsque tout est calé nous invitons les artistes qui ont collaboré avec nous par le passé à participer à ce nouveau projet. Cela permet de maintenir actif le réseau et ces échanges sont bénéfiques pour tout le monde. Je fais un documentaire sur l’événement et cela permet à ceux qui n’ont pu y participer physiquement de le voir. Personnellement, je finis l’écriture de mon troisième ouvrage sur le MAA, mais je n’ai pas encore d’éditeur donc je en sais pas quand cela sortira. Et je suis en train de mettre la dernière touche à un film sur mon mon propre travail qui s’intitule « The Man In Camo ». Le film devrait être projeté dans des festivals à l’automne.

 

VIDEOS

 

The Dolls of Lisbon (Ethan Minsker-2011)

 

Ghost Gun (Ethan Minsker-2015)

 

Dwelling Project (Ethan Minsker-2015)

 

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