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En 2016, l’oeuvre architecturale de Le Corbusier a obtenu son inscription au Patrimoine Mondial de l’Unesco après deux tentatives infructueuses.

Juillet 2016. Istanbul. Le Comité du patrimoine mondial est réuni pour sélectionner, parmi 29 dossiers, ceux qui seront inscrits sur la nouvelle Liste du Patrimoine mondial. Au même moment, gronde la fureur d’une tentative de soulèvement contre le régime de Erdogan que ce dernier fait réprimer dans le sang. Après deux rejets en 2009 et 2011, l’oeuvre de Charles Édouard Jeanneret-Gris, composée de 17 sites (dont 10 en France) est retenue. Paradoxe de la ville-monde : d’un côté, on célèbre la vision de « cité radieuse » du maître architecte franco-suisse, de l’autre un pays s’enflamme et sombre dans l’autoritarisme. Au-delà du contexte électif, l’inscription est une aubaine pour Firminy, ancienne cité minière de la Loire, en quête d’un nouveau souffle.

Juillet 2016. Firminy. On pénètre dans la ville après avoir franchi les zones commerciales périphériques de Saint-Etienne, puis de décors post-industriels en barres d’immeubles des années 70 – les urbanistes ayant pris le relais des années Corbusier n’avaient apparemment pas les mêmes talents – on atteint le cœur. Là, découvrir le joyau composé d’un ensemble de cinq constructions de béton brut. Sur les hauteurs se trouve la dernière des cinq unités d’habitation dessinées par l’architecte, avec celles de Marseille (1952), Rezé (1955), Berlin (1957) et Briey (1963). En contrebas, un ensemble compact avec Stade, Piscine, Maison de la Culture (la seule inscrite sur la liste de l’Unesco) et Eglise Saint-Pierre. Le Corbusier, décédé en 1965, n’a jamais connu l’ensemble du projet de son vivant puisque il a fallu attendre plus de 40 ans pour que la dernière construction, l’Eglise, soit finalisée en 2006. Pour être exact, il n’en aura même pas vu le début, les travaux de cette dernière ayant débuté en 1970.

Il ne s’agit pas ici de redire les théories de Le Corbusier. Davantage, je veux me focaliser sur l’approche Brutaliste qui m’a interpellée, car elle est le point central de Concrete Utopia, une série de peintures que je développe depuis 2016.

Une politique bien décidée à marquer son temps.

De tels projets ne peuvent émerger que de pouvoirs forts et d’une vision nouvelle de la société, bien décidée à imposer un nouveau paradigme. Ainsi, c’est seulement à Chandigarh, en Inde, que Le Corbusier avait pu pour la première fois concrétiser à l’échelle d’une ville sa vision. Ici, la motivation centrale était d’asseoir la légitimité politique et l’autorité juridique d’un pays qui entrait dans une ère nouvelle d’indépendance post-coloniale.

Dans le cas de Firminy, c’est Eugène Claudius-Petit, ministre de la Reconstruction et de l’Urbanisme – ça ne s’invente pas ! – qui décide de lancer ce grand projet. Après-guerre, il faut donner un nouveau souffle, redéfinir les modèles, accompagner le progrès de l’industrie d’une vision sociale nouvelle : Firminy est la ville pilote idéale.

Si d’un côté, on ne se fait aucun souci pour la préservation des œuvres du Corbusier comme La Villa Savoye (le béton minimaliste étant aujourd’hui d’un chic certain pour les classes aisées), je m’inquiétais plus pour les constructions de Chandigarh ou celles de Firminy. Je vois ainsi ce classement du meilleur œil, constatant malheureusement que de nombreux chefs d’œuvres brutalistes sont aujourd’hui délaissés, malgré l’appel d’une communauté d’architectes et de fanas de cette esthétique moderniste, particulièrement actifs sur le web (cf. le projet www.sosbrutalism.org)

 

Crédit photos : Antony Squizzato

 

A Firminy, pour de nombreux habitants, cet ensemble bétonné est une plaie béante et douloureuse. Il symbolise l’achèvement d’une époque marquée au fer rouge par l’illusion d’une croissance industrielle totale (et tout le confort moderne qui s’y associe), et il rappelle à quel point, aveuglé par cette croyance, on ne sut saisir dans sa profonde vérité la vision sociale et écologique du Corbusier. Aujourd’hui, on dirait que le Firminy-Vert a laissé sa place à des kebabs et aux immeubles sans âme que décrit si bien Aurélien Bellanger dans L’Aménagement du Territoire (Gallimard, prix de Flore 2014). Les touristes culturels japonais ou coréens, ravis de trouver une telle concentration de bijoux architecturaux, détonnent au milieu d’une population dont le taux de chômage demeure plus élevé que la moyenne nationale (19% vs 13,6%, source Insee 2013) et que les résultats sportifs des Verts préoccupent plus que son patrimoine architectural.

L’inscription au Patrimoine mondial de l’Unesco est probablement une aubaine, l’entrée dans une nouvelle ère, davantage touristique qu’industrielle. Il est à noter que le site est piloté par Saint-Etienne Tourisme (et non pas une institution culturelle), ce qui laisse augurer d’actions à venir en relation avec le territoire, et une volonté d’ouvrir le lieu à une pratique artistique transdisciplinaire, déjà amorcée avec des manifestations de land-art ou de street-art en 2016.

Espérons que la population adhérera au renouveau du site pour renouer avec la vision originale de « cité radieuse ».

La vie dans une Cité Idéale  en 1968, Crédit vidéo : Ina
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