dans Esprit DIY, es-tu là ?

 

Underground Doesn’t Exist Anymore est un voyage au cœur de la scène française du graffiti. Mais, ce n’est pas le classique panorama photographique d’œuvres emblématiques d’artistes plus ou moins connus, c’est davantage un objet éditorial innovant, mêlant entretiens croisés inédits, productions artistiques nouvelles dans un lieu vierge, le Palais de Tokyo. Autorisés à entrer dans le Palais pour le projet Terrains Vagues qui consistait à peindre un mur autour d’une issue de secours, Lek & Sowat ont dépassé le piège des outsiders adoubés par l’institution en retrouvant très rapidement leur habitus d’artistes underground investissant des lieux interdits, ouvrant des trappes secrètes et y laissant des traces sur les murs. Entreposant leur matériel dans un local technique – où se trouvait la trappe menant à une « salle façon sanctuaire égyptien », Lek & Sowat narrent comment ils ont berné les services de sécurité pour œuvrer, avec Mode 2 et Futura, en zone interdite –  une duplicité qui rappelle un peu celle de La Grande Evasion. En raison de la nature de l’espace et pour des questions de sécurité, l’espace recouvert par Futura et Mode2 est désormais définitivement fermé au public, la visite ne pouvant se faire qu’à travers le documentaire vidéo réalisé durant le projet. Véritable œuvre d’archéologie contemporaine (« une capsule temporelle » selon les mots de Sowat), les murals pilotés par Lek & Sowat entrent dans la même catégorie d’œuvres emmurées que les fresques originales de Lascaux. Faudra-t-il aussi prévoir la construction d’un fac-similé ?

Lek & Sowat n’ont pas joué solo, ils ont invité une cinquantaine d’artistes à se joindre à eux pour participer à des performances, pour peindre les sous-sols et d’autres lieux invisibles voire inaccessibles du centre d’art. A travers une guest-list impressionnante, de la jeune génération aux légendes du milieu parmi lesquels André, Azyle, Dran, Jacques Villeglé jusqu’aux pionniers historiques du graffiti américain et européen, tels Mode 2 et Futura, ce livre tisse pour la première fois des liens entre ces différentes familles et fait un état des lieux de la scène contemporaine de l’art urbain. Sortant de l’enceinte du Palais, le collectif est allé coller des affiches d’André sur les lieux historiques du graffiti et même sur une rame de métro, provoquant une plainte de la RATP et redonnant une tension artistico-judiciaire au projet.

L’un des fondements originels du street art est sa nature éphémère : chevauchements de graffiti, toying, effacement naturel ou commandé par les brigades anti-tags, destruction de friches. En entrant dans les galeries et les collections privées, le street art a perdu cette évanescence programmée. Avec Tracés Directs, Lek & Sowat l’ont remise au goût du jour en invitant des artistes à produire, clandestinement et rapidement, une œuvre à la craie blanche sur un tableau noir situé dans le hall principal. Craie, éponge, eau, escabeau. Tableau noir. Chaque intervention efface la précédente, une tabula rasa salvatrice. Pendant six mois se sont ainsi succédé Philippe Baudelocque, Wxyz, Alëxone, Smo, L’Outsider, Sowat, Babs, Skki, Jay one, Tcheko, Apôtre, Kan, Seb174, Sambre, Nassyo, Popay, Spé, Fléo, Lek, Dem189, et Swi (un film en stop-motion retrace l’histoire de ce tableau noir). Six mois de ruse car le duo n’avait plus de raison d’œuvrer officiellement dans le Palais. L’immense courtoisie de Lek & Sowat aura été d’inviter Jacques Villeglé, chantre de l’art de la rue depuis les années 1940, à apposer un Alphabet socio-politique en guise d’œuvre finale. Celle-ci est restée posée sur le tableau noir – alors que Lek & Sowat avaient parié sur sa destruction par un personnel du Palais peu attentif à la signature de l’artiste… – et a rejoint désormais la collection permanente du Centre Georges Pompidou. Cette délicatesse à remonter le fil du street art jusqu’à l’un de ses plus brillants passeurs impose le respect et inscrit l’œuvre entière dans l’histoire de l’art contemporain.

L’éphémère a été le leitmotiv d’une grande partie des actions menées : graffiti à l’eau, colorisation le temps d’une photo, tag caché derrière un miroir… Lek & Sowat se sont appropriés l’ensemble des pièces du Palais, à l’insu de leurs occupants officiels.

L’underground n’existe peut-être plus, mais ses pratiques demeurent. Même au plus grand jour.

Underground Doesn’t Exist Anymore de Lek, Sowat et Hugo Vitrani, Éditions Manuella, 2016.

 

Que faut-il retenir ?

Underground Doesn’t Exist Anymore est un livre d’art. Underground Doesn’t Exist Anymore n’est pas un recueil d’œuvres murales disparates. Underground Doesn’t Exist Anymore est un projet artistique qui interroge le rapport ambigu entre art de la rue et art institutionnalisé. Underground Doesn’t Exist Anymore est un ouvrage qui fait date.

 

Underground Doesn’t Exist Anymore, de Lek, Sowat et Hugo Vitrani, Éditions Manuella, 2016.
340 pages
Format 17 x 24 cm, 1300 ex., 30€.

 

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